Brésil – Allemagne: Que s’est-il passé?

8 juin dernier, coup de tonnerre au Brésil, la Selecao, l’équipe de football du Brésil, est balayée 7-1 par l’Allemagne.

Une déroute, un ouragan.

Cette débâcle, du jamais vu en demi-finale de la Coupe du Monde, la plus grosse défaite de l’histoire du Brésil, stupéfie tous les observateurs. Comment une équipe peut-elle craquer à ce point?

Très vite, comme l’avancent la plupart des analystes, il semble évident que la principale cause est d’ordre psychologique.

Ecartons tout d’abord les tentatives d’explications en termes de niveau de jeu:

– Même privée de Neymar et de son capitaine Thiago Silva, la Selecao reste une équipe composée de très grands joueurs, dont le niveau de jeu n’est pas si bas par rapport à l’équipe d’Allemagne.

– Du reste la Selecao, quasi-identique, avait gagné en 2013 la Coupe des Confédérations

Le niveau de jeu ne peut être incriminé comme seul responsable.

Alors que s’est-il passé?

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I/ Un contexte préalable psychologiquement pesant

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Il y a tout d’abord les attentes créées de toutes pièces autour de cette équipe. Parce que c’est le Brésil, parce que le Brésil jouait à domicile, tout le monde s’attendait à la victoire finale pour cette équipe du Brésil. Pour les supporters brésiliens, toute autre issue que la victoire finale aurait de toute façon été une lourde déception.

Il suffit de se rappeler que la 2e place du Brésil lors de « son » Mondial en 1950 avec la défaite ultime au Maracana face à l’Uruguay, était restée, plus de soixante ans plus tard, un traumatisme non cicatrisé. C’est dire l’attente que nourrissait le peuple brésilien pour qui le football fait partie intégrante de l’identité culturelle, mais aussi pour qui seuls les numéros 1 restent dans l’histoire, sans qu’il n’y ait de place pour les numéros 2. Cette culture de l’exigence s’est retournée contre elle.

En effet, les attentes exagérées sont le terreau idéal pour l’apparition de l’angoisse ou anxiété de performance.

L’anxiété de performance est liée à des exigences déraisonnables par rapport aux moyens réellement disponibles pour l’individu. Lorsque les exigences dépassent les possibilités réelles de contrôle par l’individu, les angoisses apparaissent. Plus l’individu pense (à tort ou à raison) être loin d’avoir les moyens de satisfaire ces attentes, plus l’angoisse augmente, pouvant à l’extrême entraîner une impression d’être un usurpateur, avec son cortège d’autodépréciation et d’autodévalorisation.

Si on analyse les premiers matches de l’équipe du Brésil, on s’aperçoit que les Brésiliens ont été très loin de maîtriser le sujet, de pouvoir garder le contrôle sur leur devenir. But contre son camp contre la Croatie, arbitrage discutable en leur faveur, victoire extrêmement étriquée contre le Chili, match nul contre le Mexique… en leur for intérieur, le doute anxieux à commencé à ce moment. Les joueurs savaient qu’ils avaient peu de marge pour atteindre les objectifs qui leur étaient imposés. Chaque match dont ils se sont sortis de justesse, n’a fait qu’accroître leur doute profond (et justifié) sur leur faculté à honorer ces exigences, et ce malgré la victoire. Il sont peu à peu mesuré la différence entre leur niveau réel et celui qui serait requis pour pouvoir être sûrs de la victoire finale. Cette différentielle les a faits descendre de leur rêve jusqu’à une réalité froide, engendrant dévalorisation et dépréciation.

Notons d’ailleurs qu’avant même ce match, une psychologue avait été appelée à la rescousse. Cela veut sans doute dire que l’état psychologique des joueurs étaient déjà entamé bien avant ce match.

Enfin, il y a la charge émotionnelle. Les attentes que les joueurs ont portées étaient non seulement pragmatiques (la victoire) mais aussi émotionnelles (laver l’affront de 1950 jamais digéré, jouer pour Neymar blessé) et surtout, véhiculaient des enjeux très éloignés du sport (moyen de cohésion sociale ou d’apaisement pour un peuple en souffrance). Cette émotion, qui a fait la beauté des chants a cappella lors des hymnes, doit être évacuée pour permettre aux joueurs l’exercice de ce qui est pour eux, un métier de très haut niveau. Mais soyons réalistes, si vous deviez être opéré par un chirurgien, préférez-vous qu’il ait la tête froide ou les idées claires, ou préféreriez-vous qu’ils soient sous le coup d’une charge émotionnelle comme celle que portaient les joueurs brésiliens ce soir-là? Très clairement, la mauvaise gestion émotionnelle de l’enjeu, qui ne peut pas être imputée qu’aux seuls joueurs, est en grande partie responsable de leur difficulté à exercer leur métier avec la lucidité requise.

II/ Ce qui s’est passé pendant le match

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Tout d’abord, il convient de rappeler ce qui peut être une évidence: le football est un sport d’équipe. Tout l’enjeu consiste à faire jouer de façon coordonnée onze individus avec leurs propres forces, faiblesses… et émotions.

Une équipe est un peu comme une chaîne, dont la force est celle de son maillon le plus faible.

Pendant les 10 premières minutes, les débats sont équilibrés, et puis le Brésil fait une faute de marquage que Müller concrétise immédiatement par un but. A ce moment, les joueurs brésiliens, soumis à l’angoisse de performance, voient leur niveau émotionnel augmenter, mais cela reste encore gérable. Ils tiennent encore 10 minutes et là survient le 2e but allemand synonyme, statistiquement, de défaite. Dès lors, bien que le match ne soit pas encore fini, le scénario catastrophe de la défaite, bien connu dans l’angoisse de performance, se déroule dans la tête des joueurs. Les pensées automatiques catastrophistes de défaite envahissent leur esprit, écrasant toute lucidité. Une sorte d’attaque de panique, toute simple en fait, mais on ne peut plus inopportune. Un peu comme un étudiant qui connaît son cours par coeur mais, tétanisé par l’enjeu, commence à douter de sa compétence et donne foi aux pensées qui lui font croire qu’il ne peut rien faire pour s’en sortir.

A ce moment, plusieurs joueurs brésiliens semblent perdre leur lucidité. Il n’est pas nécessaire que tous perdent pied au même moment, mais comme le football est un jeu de coordination entre les individus, il suffit que quelques-uns soient médusés, en état de choc anxieux, pour que toute la mécanique se grippe. Face à une équipe professionnelle et du niveau de l’Allemagne, qui va logiquement jouer sur les faiblesses adverses, ce temps faible, qui en fait n’a duré que 6 minutes entre le 2e et le 5e but, laisse l’équipe sans défense et est immédiatement sanctionné.

Dès lors, les craintes de ne pas satisfaire les attentes deviennent des certitudes et quand la lucidité revient, il est réellement impossible de changer le cours du match.

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III/ Au total

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On a l’impression que le naufrage n’a en réalité duré que 6 minutes, durant lesquelles la lucidité d’une partie des joueurs a été abolie en partie. Mais ces 6 minutes à ce niveau sont irrattrapables. Il semble donc que les joueurs brésiliens ont principalement été victimes d’une angoisse de performance majeure paralysante, dont les racines se trouvent bien plus dans le contexte qui a entouré le match que dans le match lui-même.