Covid : pourquoi les décisions sont-elles si difficiles ? Le « Dilemme du Capitaine »

La pandémie à Covid-19 / Coronavirus pose d’énormes problèmes aux dirigeants confrontés à des choix lourds de conséquences. Cet article se consacre à l’étude de l’une des difficultés psychiques à laquelle la situation les confrontent.

Cette page fait partie d’un dossier sur le coronavirus. Sur ces liens vous trouverez des articles consacrés aux conséquences du confinement et à la façon de gérer au mieux le confinement.

Rédacteur « Dilemme du Capitaine »: Dr Nicolas Neveux, Psychiatre à Paris, formé en Thérapie Cognitive et Comportementale (AFTCC) et en Thérapie Interpersonnelle (IFTIP), mail: dr.neveux@gmail.com

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Sources: Pratiquer la Thérapie Interpersonnelle (TIP) , Dunod; Manuel de thérapie comportementale et cognitive, Dunod

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L’essentiel:

  • La crise du Covid ne permet pas de décision qui n’aurait que des aspects positifs.
  • Le Dilemme du Capitaine illustre le problème de l’imputabilité de la responsabilité
  • L’idée sous-jacente est que l’être humain tente le plus souvent d’aller à la moindre responsabilité

Pourquoi les decisions sur le covid / coronavirus sont-elles si difficiles à prendre pour les autorités sanitaires ? Le dilemme du capitaine

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I/ Avertissement au lecteur

L’objet de cet article n’est pas de déterminer quelle serait la meilleure politique / solution face à la crise. Il ne cherche pas non plus à encenser ou condamner tel ou tel décideur.

Cet article cherche à mettre en lumière les difficultés psychiques que rencontrent les décideurs actuellement.

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II/ Décision simple et décision complexe

En politique comme dans le monde psychique, la seule décision simple est le choix entre une alternative ne présentant que des avantages versus une alternative ne présentant que des inconvénients. En d’autres termes, le seul cas simple est de choisir entre être riche et en bonne santé ou être pauvre et malade.

Le choix est d’autant plus simple qu’il n’y a pas de chevauchement entre les possibles. C’est « noir » ou « blanc », sans « gris ».

Tous les autres cas sont complexes parce que le décideur devra:

  • Identifier les besoins en jeu
  • Hiérarchiser et prioriser ces besoins
  • Expliquer le choix d’une hiérarchie plutôt qu’une autre
  • Déterminer les mesures concrètes à adopter
  • Prouver que ces mesures sont pertinentes pour obtenir l’adhésion des citoyens.

Le principal problème du décideur est de hiérarchiser et prioriser ces besoins. En effet, faire passer certains besoins avant d’autres, c’est inévitablement léser un groupe de population. Quoique le décideur s’en défende, une crise entraîne immanquablement le sacrifice d’un groupe. Pour le décideur devant rendre des comptes aux citoyens (cas d’une démocratie), cette situation est constitutive du Dilemme du Capitaine.

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III/ Le Dilemme du Capitaine

Mais de quoi s’agit-il au fait? Le Dilemme du Capitaine est une illustration visant à mettre en évidence l’influence de l’imputabilité de responsabilité dans le processus de choix.

A/ Dilemme du Capitaine

Le plus simple est d’exposer la situation théorique du Dilemme du Capitaine.

Un Capitaine de vaisseau doit acheminer une cargaison de vivres à un fort abritant 100 soldats. Le fort est bâti sur un îlot rocheux, sans aucun moyen de subsistance propre. De ces vivres dépendent la vie ou la mort de ces 100 soldats. Sans ces vivres, les soldats mourront de faim. Pour naviguer, il a sous ses ordres 10 marins.

Malheureusement, en chemin, le bateau est détruit par une tempête. Le Capitaine fait mettre la chaloupe à la mer. Il sait que son bateau va sombrer en 20 minutes. Il a alors le choix: soit il sauve son équipage, mais laisse couler la cargaison, soit il sauve la cargaison mais sacrifie ses marins. Si la cargaison coule, il est sûr de sauver ses hommes, mais condamne les soldats à une mort certaine. S’il sacrifie son équipage, il est sûr de sauver la cargaison, et donc les soldats. La question est alors: quelle décision le Capitaine va-t-il prendre?

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B/ Déterminants psychologiques impliqués dans le Dilemme du Capitaine

Il ne s’agit pas de dire que tout décideur pris dans ce dilemme prendrait systématiquement une décision similaire. L’objectif est plutôt de déterminer quelles considérations autres que rationnelles vont perturber le processus de décision.

Autrement dit, le Capitaine va-t-il préférentiellement prendre une décision plutôt qu’une autre? Cette tendance est-elle mue par des raisons autres que rationnelles?

Dans les conditions théoriques du Dilemme du Capitaine, si le Capitaine n’adoptait qu’un raisonnement rationnel, il chercherait à sauver le plus grand nombre de vies humaines. Mais, il semble que ce n’est pas la décision qu’il prendra le plus fréquemment.

Le cadre théorique du Dilemme du Capitaine confronte le Capitaine à plusieurs phénomènes psychiques.

Le décideur face au dilemme du capitaine à cause du covid / coronavirus

Imputabilité de la responsabilité

Ce facteur apparaît essentiel dans la décision du Capitaine. S’il ne sauve pas ses hommes, leur mort lui sera indubitablement imputable. Sa responsabilité est donc clairement engagée. Si à l’inverse il sacrifie les soldats, sa responsabilité sera diluée. En effet, dans ce deuxième cas, sa responsabilité ne conduit qu’indirectement à la mort des soldats. Leur mort est aussi liée à la mauvaise anticipation du commandant du fort, à la tempête, à l’absence de réserves au fort, au fait qu’on n’ait envoyé qu’un seul bateau approvisionner le fort… Cette dilution de responsabilité va l’inciter à sauver son équipage et sacrifier les soldats. L’hypothèse psychologique sous-jacente est que l’esprit humain tend à privilégier la solution qui l’expose à la moindre imputabilité de responsabilité.

Aversion au risque

Quand un choix propose une perte certaine, versus une perte supérieure, mais incertaine ou différée, l’individu tend à éviter la perte à court terme, pour tenter de « passer entre les gouttes ». Et cela, même si ce choix entraîne une perte supérieure à long terme! En d’autres termes, on préfère un bénéfice concret immédiat, plutôt qu’un bénéfice supérieur différé. Un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras ».

Dans le cas du Dilemme du Capitaine, ce mécanisme induit le Capitaine à pallier le problème immédiat (sauver son équipage) et à différer le traitement cognitif de l’autre problème (que va-t-il advenir des 100 soldats?). Des biais cognitifs se mettent en place: « on trouvera bien une solution », « un autre bateau va peut-être venir »… afin de justifier le choix de façon pseudo-rationnelle.

Autres facteurs

D’autres facteurs sont impliqués dans le Dilemme du Capitaine (attachement affectif à son équipage, loyauté  supérieure envers son équipage qu’envers les soldats…). Toutefois, nous n’en traiterons pas ici parce que ces éléments ne sont pas prééminents dans le cas d’un décideur pris dans le Dilemme du Capitaine à cause du Covid.

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IV/ Les décideurs pris dans le Dilemme du Capitaine face au Covid-19

Les décideurs du Covid rencontrent le Dilemme du Capitaine lorsqu’ils se confrontent au choix suivant:

  • soit mettre en place des mesures sanitaires radicales mais ayant des conséquences psychiques, sociales et financières qu’ils savent pertinemment être à l’origine d’une mortalité supérieure à celle du Covid-19.
  • soit ne mettre en place que des mesures sanitaires minimes, entraînant une mortalité directe liée au Covid-19, mais inférieure à la mortalité qu’on observerait en cas de mesures sanitaires radicales à cause des conséquences psychiques, sociales et financières.

C’est une situation où la question se pose: le remède est-il pire que le mal?

Bien sûr il n’y a pas de Dilemme du Capitaine si on peut démontrer que la mortalité due aux conséquences psychiques, sociales et financières de mesures sanitaires radicales restent inférieures à la mortalité directe liée au Covid-19.

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A/ Y a-t-il Dilemme du Capitaine actuellement?

Cet article ne prétend pas répondre à cette question, tout simplement parce que les auteurs n’ont pas accès à toutes les données. Toutefois, les décideurs doivent tenir compte des conséquences indirectes suivantes:

  • mortalité: les mesures sanitaires entraînent un coût humain en termes de mortalité et morbidité. Soit par suicide consécutif aux dépressions liées aux ruines, isolement… Soit par retard au diagnostic (cancers, notamment) due à une réticence à avoir accès au soins. Ou bien par défaut d’activité physique, favorisant les maladies cardio-circulatoires.
  • financières et économiques
  • sociales: descolarisation…
  • psychologiques pour la population: dépression, angoisse…

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B/ A quoi les décideurs doivent faire attention en cas de Dilemme du Capitaine avéré?

Le plus grand risque, pour le décideur, est la tentation de chercher à limiter l’imputabilité de la responsabilité. En d’autres termes, le plus grand risque est que le décideur soit pris dans des biais cognitifs l’amenant à s’assurer en priorité que sa responsabilité ne soit pas mise en cause. Il risque alors de prendre une décision qui ne soit pas rationnellement la meilleure pour les citoyens, mais qui par contre limite le risque que sa responsabilité ne soit pas mise en cause.

La tentation est grande de chercher avant tout à se protéger. En effet, le décideur est vulnérable à la critique.

Ils doivent donc prendre en considération cette tendance naturelle, humaine, que chacun a à chercher à minimiser sa responsabilité. Sinon, le risque est la loi-alibi, c’est à dire une règle qui ne protège que le décideur afin de le soustraire à toute critique.

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C/ Que peut faire un décideur pour prendre une décision rationnelle face au Dilemme du Capitaine ?

Plusieurs étapes sont nécessaires. On se situe, bien sûr, dans le cas d’un fonctionnement démocratique.

  • Identifier les enjeux
  • Hiérarchiser et prioriser ces enjeux.
  • Expliquer pourquoi le décideur retient un choix plutôt qu’un autre. Le choix doit être argumenté rationnellement et expliqué à la population
  • Déterminer les mesures concrètes à adopter. De même, ces mesures doivent être argumentées rationnellement et être expliquées à la population
  • Enfin, le décideur devra prouver que ces mesures sont pertinentes pour obtenir l’adhésion des citoyens.

La pédagogie sera ainsi le facteur déterminant. Plus le décideur sera rationnel dans sa décision, et plus chaque citoyen sera convaincu du bien-fondé de cette décision, et plus la solution retenue sera efficace. Le décideur sera donc plus légitime.

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D/ Face au Covid

La première étape consiste à établir si la mortalité due aux conséquences psychiques, sociales et financières de mesures sanitaires radicales sont supérieures ou inférieures à la mortalité directe liée au Covid-19.

Si c’est le cas, si les conséquences psychiques, sociales et financières de mesures sanitaires radicales sont supérieures à la mortalité directe liée au Covid-19, le décideur est bien dans le cadre d’un Dilemme du Capitaine.

Une fois en possession de cette information, il doit veiller à garder un choix raisonné, sans chercher à limiter l’imputabilité de la responsabilité.

Ce choix, quel qu’il soit, devra être expliqué dans le détail aux citoyens, seul moyen d’avoir une chance d’emporter leur adhésion. Cet exercice nécessite évidemment une connaissance importante des fonctionnements psychiques humains.

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Conclusion

Cet article ne prétend pas faire un tour exhaustif des défis psychiques que le décideur peut rencontrer dans une telle crise. Il cherche à approfondir une des données psychiques susceptibles de biaiser le raisonnement du décideur. En théorie des jeux, il s’agit d’un jeu fini.

La position de dirigeant dans une situation de crise est extrêmement complexe. Et elle l’est d’autant plus que les décideurs sont eux-mêmes des être humains, avec les faiblesses inhérentes à tout être humain. Le plus gros danger dans cette circonstance est que l’analyse émotionnelle prime sur l’analyse rationnelle, et que le décideur ne parvienne pas à vaincre sa crainte de l’imputabilité de la responsabilité.

 

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Fait à Paris 16 par un psychiatre et un psychologue

Image par PixxlTeufel et KOBU Agency